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Un rêve de blancheur...
C'est le New York Post qui s'en est ému le premier au début du mois d'août : dans deux pages de publicité pour L'Oréal parues dans des magazines américains, Beyoncé Knowles avait l'air bien pâle. "Choquant", estimait le journal : la chanteuse apparaissait "blanchie" à la suite d'une manipulation par ordinateur. L'Oréal a dû se fendre d'une déclaration niant toute altération des caractéristiques de la peau du modèle. Dernier épisode de la chronique publique d'un phénomène de masse caché.


Dermalux ou MissExtraclair ? L'une se vend à Dakar, l'autre à Paris. Au marché Sandaga comme dans le quartier Château-Rouge, tous les jours surgissent de nouvelles crèmes dites "éclaircissantes". Qu'elles se donnent l'allure de médicaments ou de cosmétiques, toutes promettent une peau claire, douce et sans tache... Sur le seul marché africain, on dénombre plus de 150 marques de crèmes, onguents et autres gels blanchissants, selon le docteur Fatimata Ly, du service dermatologie de l'Institut d'hygiène sociale de Dakar.

Au Sénégal, comme dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne, la vente de ces produits est libre et leur usage encouragé - de manière diffuse par la société, ouvertement par la publicité. Dans toute l'Europe, l'usage en est, peu ou prou, stigmatisé, et la vente réglementée. Du moins sur le papier. A la vue des produits rapportés de Dakar, un commerçant de la rue des Poissonniers, dans le 18e arrondissement de Paris, pousse un sifflement médusé : "Ces trucs-là, c'est trop fort, je ne les fais pas." Peut-être, suggère-t-il, faut-il aller à la sortie du métro Château-Rouge et s'adresser aux vendeuses à la sauvette ?

A l'autre bout du monde, Chinoises, Indiennes, Philippines et Japonaises utilisent également des crèmes pour éclaircir leur teint. Les Etats-Unis, le Japon, la Chine et le Brésil sont les plus gros consommateurs de produits cosmétiques. Mais le grand boom des produits blanchissants a lieu en Asie : ils constituent 10 % du marché cosmétique, soit quelque 2 milliards d'euros en 2007. Avec des pointes notables, comme en Inde, où le whitening et autres fairness représentent 40 % du marché du soin cosmétique, selon les estimations de L'Oréal.

En Chine, après quelques décennies d'abstinence, on met les bouchées doubles. "Sous Mao, les soins de beauté, jugés réactionnaires, avaient été interdits. Du coup, les jeunes Chinoises n'ont plus la culture et le raffinement de leur mère ou de leurs grands-mères", observe Patricia Pineau, responsable de la communication à la direction générale recherche et développement de la firme française. En seulement quatre ans, de 2003 à 2007, les produits blanchissants de Lancôme (marque de L'Oréal) ont connu une croissance de 40 % en Asie. Et ce n'est qu'un début.

"En Asie comme en Afrique, la plupart des produits sont dépigmentants. Mais les réglementations ne sont pas les mêmes - notamment en ce qui concerne l'hydroquinone, interdite à la vente en Europe et en Chine par exemple, mais autorisée, dans des proportions limitées, aux Philippines ou en Afrique du Sud", remarque Isabelle Benoit, directrice marketing aux Laboratoires sérobiologiques. Contrairement au maquillage, la dépigmentation consiste à altérer la production d'un pigment naturel appelé mélanine.

L'hydroquinone, utilisée dès les années 1930 dans l'industrie du caoutchouc, et les corticoïdes, dont l'usage thérapeutique s'est développé à la fin des années 1950, ont été très vite détournés de leurs fonctions premières. "Au-delà de six jours d'application, la cortisone détruit la mélanine - qui est un écran solaire naturel - ce qui conduit à une atrophie de l'épiderme et du système régulateur", explique le docteur Khadi Sy Bizet, auteur du Livre de la beauté noire (Lattès, 2000). Quant à l'hydroquinone, elle est, elle aussi, un "bloqueur de mélanine". La nocivité est proportionnelle à la dose employée.

Koffi olomide


Bien souvent, surtout chez les Africaines, les adeptes du blanchiment extrême font leur propre mélange. "Elles achètent un litre de lait pour bébé, puis elles ajoutent l'hydroquinone et la cortisone, qu'on se procure sur ordonnance, rapporte le docteur Sy Bizet. Elles s'enduisent le visage et le corps de ce cocktail, généralement deux fois par jour. Un sacerdoce !" Si l'usage du mercure semble en diminution, la soude caustique, la javel, le sable ou le ciment demeurent des ingrédients prisés pour concocter des potions décapantes - qui brûlent littéralement la peau. A la longue, les dégâts sont considérables, souvent irréversibles.

"Quand j'ai voulu arrêter le massacre, j'avais les phalanges et les genoux bleus", lâche Marie-Paule, ancienne adepte, dans Blanchir, une affaire pas très claire, un documentaire d'Olivier Enogo. Ce genre d'aveu est rare. "Le déni de la pratique est fréquent", souligne le docteur Ly. Parmi les femmes qui viennent à l'hôpital Saint-Louis, à Paris, où existe une consultation peaux noires, le docteur Antoine Petit distingue "celles qui disent : "Je ne mets rien, d'ailleurs voyez, docteur, je ne suis pas noire, je suis brune. Je ne comprends pas pourquoi j'ai toutes ces taches" ; et les autres, plus simples, qui admettent utiliser des dépigmentants, mais jurent qu'elles ont arrêté depuis un mois ou deux, un peu à la manière des patients toxicomanes ou alcooliques."

Fait notable, confirmé par tous les spécialistes : les Antillais(es), en général, n'utilisent pas de produits dépigmentants. Parmi les complications les plus fréquentes, hormis les brûlures dues aux produits caustiques, figurent les retards de cicatrisation, l'acné, l'hyperpilosité, les vergetures (parfois géantes), les eczémas, les mycoses, mais aussi l'hyperpigmentation, qui peut virer à l'ochronose exogène, terme désignant les plaques noires qui se développent, défigurant parfois à jamais les intrépides patientes. Sans oublier les risques de diabète, d'hypertension artérielle et d'insuffisance surrénalienne.


un pavillon de dermatologie de la clinique Médina, à Dakar, une centaine de personnes viennent consulter chaque jour. Quelque 70 % d'entre elles sont des femmes, et parmi elles 50 % ont des problèmes de dépigmentation. "Ici, même dans les pharmacies, on trouve des produits dépigmentants ! Il s'agit pourtant d'un problème de santé publique. Mais tant que les épouses de dignitaires, de ministres et de marabouts continueront de se blanchir, il sera difficile d'obtenir une réglementation", soupire le docteur Ly, qui a créé une association pour sensibiliser la population sénégalaise.

Au Burkina Faso, une action en justice a été menée avec succès contre une publicité télévisée. En France, la fondatrice de l'association Label Beauté noire, Isabelle Mananga, rêve de créer en partenariat avec les fabricants et les distributeurs un label "de non-nocivité", qui permettrait aux usagers de distinguer les produits de qualité - moins efficaces, peut-être, mais moins destructeurs. "Les produits les plus dangereux sont les moins chers : ce sont les plus pauvres qui les utilisent, ajoute Mme Ly. Et ce sont eux qui trinquent." Elles, plutôt.

La bataille est d'autant plus difficile pour les associations que les spécialistes - et les recherches - sont rares. "Une seule thèse de médecine depuis trente ans ; aucun chapitre dans les ouvrages majeurs de dermatologie ; aucun enseignement officiel", relève, dans un article publié en 2007 par la revue L'Autre, le docteur Antoine Petit, évoquant un "refoulement" de la conscience collective.

"C'est un phénomène très profond, qui ne pourra être résolu que par une lutte plus efficace contre les discriminations et les hiérarchies sociales et "mélaniques", héritées de la colonisation", estime l'historien Pap Ndiaye, auteur de La Condition noire (Calmann-Lévy, 436 p., 21,50 euros). "Le passé colonial pèse de manière secondaire dans cette affaire", nuance l'anthropologue David Le Breton. C'est un modèle mondialisé, celui de la "beauté américaine blanche", qui provoque cette "attraction symbolique", sorte de projection collective vers un avenir standardisé et triomphant, où chacun (e) manifeste sa volonté de participer à "la planète qui gagne". Celle des visages pâles. Ou légèrement hâlés ? "Les Blancs veulent bronzer, les Noirs être plus clairs : au fond, tout le monde a en tête un même fantasme de métissage. Tout le monde rêve d'avoir la peau caramel !", s'amuse Fatimata Ly.

En Afrique subsaharienne, la course au teint clair est une mode presque récente. Au Sénégal, c'est à la fin des années 1960 que les procédés de dépigmentation ont été introduits. D'abord pratiqués par "un cercle restreint de femmes, courtisanes ou prostituées", ils se sont ensuite étendus à "toutes les couches de la société", observe Fatimata Ly.

En Côte d'Ivoire, où elle a grandi, le docteur Sy Bizet se rappelle des prostituées venues du Ghana voisin, premières à se blanchir la peau. "Le blanchiment a commencé à se répandre insidieusement, après les indépendances, alors même que Senghor et Césaire développaient leur théorie sur la négritude", remarque la dermatologue. En France, estime-t-elle, à l'instar de son confrère, le docteur Joël Mergui, le phénomène serait en régression. Au Sénégal, au contraire, et sans doute dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne, le rêve du "Noir moins noir", selon le mot de Pap Ndiaye, continue ses silencieux ravages.



Catherine Simon
source: lemonde.fr


ARCHIVE, le 08 Septembre 2008     

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